Nos âmes, en des gestes lents: une nouvelle d’Auguste Cheval
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Nos âmes, en des gestes lents: une nouvelle dAuguste Cheval

Par Auguste Cheval
16 Nov 2020

Un matin de mai, alors que le soleil commençait à peine à assombrir les peaux blanches des citadins tout juste sorties des vêtements lourds de l’hiver, je descendais en ville avec l’idée nouvelle d’entreprendre un voyage au hasard. Partir de chez moi, marcher en ligne courbe jusqu’à trouver un signe qui m’inciterait à le suivre, puis continuer d’en suivre d’autres jusqu’à ce que la nuit tombe et qu’il me faille poser mon corps pour la nuit. Ce matin, c’était allé très vite : en descendant Aloys-Fauquez, la ligne 60 était passée devant moi avec cette inscription étrange en proue et en poupe : Froideville. Je l’avais coursée jusqu’au prochain arrêt et étais monté par la porte du chauffeur, en le remerciant de n’avoir pas redémarré immédiatement afin que je puisse le rejoindre. Je m’asseyais, seul, dans un compartiment à quatre et attendais qu’il survienne un événement qui m’inciterait à changer de direction. Au Mont-sur-Lausanne, le bus s’était rempli un peu et une fille était venue s’asseoir en face. Je ne l’avais pas remarquée tout de suite, j’étudiais ma carte du canton de Vaud au moment où elle était venue s’asseoir mais, lorsque j’avais rangé la carte et que je relevai le regard, j’ai su qu’il fallait que je la revois.

Il fallait que je la regarde de mon œil attiré vers elle par une force ancienne qui nous pousse à nous unir. Il fallait que je regarde cette femme belle comme les pâturages en été, que je regarde ses pieds croisés devant elle, à quelques centimètres des miens. Je remontais sur les chevilles laissées nues par un pantalon trop court mais je n’osais élever mon regard plus haut de peur que mon souffle ne s’emballe. Je tournais alors ma tête à sa droite, feignant de m’intéresser aux prochains arrêts de la ligne – Cugy, Montheron, Bottens – pour avoir la chance de la voir en périphérie et rapidement de tourner la tête à gauche, en direction de la fenêtre pour l’apercevoir un instant. Elle, certainement, connaissait ce manège, dans la posture de celle qui n’a pas besoin de parler fort pour se faire entendre, seulement d’apparaître, d’entrouvrir les lèvres pour que se fasse le silence, que les êtres, sensibles à sa beauté singulière, tentent de s’y pendre, à ses lèvres. Elle s’amusait certainement de me voir lutter à ne pas la regarder. Dans un élan stupide de virilité, j’avais décroché un bouton supplémentaire de ma chemise, geste inconscient révélant ma détresse, une détresse qui la suppliait de me regarder. Elle, plutôt que de répondre à cet appel désespéré, avait posé sa peau rousse contre la fenêtre du bus et avait fermé les yeux. Alors, enfin je pouvais laisser passer mes yeux un peu plus longuement, les laisser se reposer sur elle comme sur une prairie sur laquelle on voudrait s’étendre et s’endormir. Elle avait d’invisible tâches de rousseur sur le visage, des cheveux paille sombre, la peau pâle, un visage à la courbure abrupte, l’allure garçonne, un large pantalon bleu marine en toile fine qu’elle avait noué haut sur un t-shirt blanc. Elle avait rouvert les yeux peu avant d’arriver à Bottens et lorsqu’on était arrivé au village, elle s’était levé et était sorti, en me jetant, je crois, un regard en franchissant la porte du bus. Paralysé, j’étais resté assis et, après quelques arrêts, le chauffeur avait hurlé « Froideville, Laiterie », j’étais descendu, là où rien ne passait sauf le temps et quelques cyclistes égarés, puis je remontai dans le bus et demandai au chauffeur à quelle heure repartirait-il en direction du Flon. Il me répondait que le bus restait huit minutes à Froideville et sept minutes au Flon avant de repartir. Je savais que je connaitrai bientôt ces horaires par cœur, il fallait que je la revois.

Laurent Kung, écrivant sous le pseudonyme d’Auguste Cheval, est un jeune écrivain Lausannois. Il a publié deux romans aux Éditions de la Marquise et s’attèle actuellement à l’écriture du troisième. En parallèle de ses livres, il travaille comme coursier à vélo pour l’entreprise vélocité. » 

 

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